Les figues sèches
Leur robe brun-gris rappelle la bure des frères de saint François. Une figue bien moelleuse, de l’année, c’est la base de toute table digne de ce nom.
Le soir de Calèna, après le gros souper, treize douceurs se posent ensemble sur la nappe blanche. Voici comment on les lit, et comment on les compose quand on vit à Aix.

Trois nappes, trois chandeliers, le blé de la Sainte-Barbe… et treize desserts que personne ne débarrasse avant le 27.
Le 24 décembre, en Provence, on ne se met pas à table comme les autres soirs. On commence par le gros souper, un repas « maigre », sans viande, où se succèdent la morue, les cardes, les escargots ou l’anchoïade selon les maisons. Puis, au moment où l’on croit avoir terminé, arrivent les desserts. Pas un, pas trois : treize, posés tous ensemble, et laissés sur la table jusqu’au 27 décembre pour que chacun picore au fil des fêtes.
Je guide des gourmands dans les ruelles d’Aix toute l’année, et en décembre la question revient sans cesse : « Mais concrètement, quels sont les treize ? » Dans ce guide, vous trouverez la liste complète, ce que chaque dessert signifie, les variantes selon les familles, et surtout comment composer votre table avec ce que l’on trouve à Aix, des étals de la place Richelme aux vitrines des confiseurs du centre historique.
Tout commence bien avant le 24. Le 4 décembre, jour de la Sainte-Barbe, on fait germer du blé ou des lentilles dans trois coupelles posées sur du coton humide. Si les pousses sont bien vertes à Noël, l’année sera bonne. Ces coupelles, nouées d’un ruban rouge, finissent au centre de la table du réveillon.
Le soir de Calèna (Noël, en provençal), la table se dresse avec un soin presque liturgique : trois nappes blanches superposées, trois chandeliers, en référence à la Trinité. On y sert le gros souper, un repas maigre traditionnellement composé de sept plats, souvent rapprochés des sept douleurs de la Vierge. Les desserts arrivent ensuite, tous ensemble, et l’on ne débarrasse pas : la table reste dressée jusqu’au 27, parfois avec une assiette en plus « pour le pauvre » qui frapperait à la porte.
Le nombre 13 renvoie au Christ entouré de ses douze apôtres lors de la Cène. La symbolique religieuse est ancienne, tout comme l’habitude provençale de multiplier les douceurs à Noël. En revanche, l’idée d’un nombre fixe de desserts est plus récente qu’on ne l’imagine : elle se formalise par écrit dans la première moitié du XXe siècle.
Ce mouvement s’inscrit dans le renouveau de la culture provençale impulsé par Frédéric Mistral et le Félibrige, qui ont célébré et documenté les coutumes de Noël. Soyons honnêtes : les témoignages plus anciens parlent de nombreux desserts, sans toujours en compter treize. La tradition est donc vivante, codifiée tardivement, et c’est précisément ce qui la rend si touchante : elle a été choisie, transmise, et chaque génération se l’approprie.
Demandez à dix familles provençales leur liste, vous obtiendrez dix réponses, et probablement un petit débat. Le socle est partagé, mais le reste dépend du village, de ce que faisait la grand-mère, de ce qu’on trouve chez le confiseur du coin. Dans l’arrière-pays, on tient aux oreillettes ; à Marseille, aux navettes ; à Aix, au calisson. Personne n’a tort : la seule vraie règle, c’est le nombre.
Voici les desserts qui reviennent sur presque toutes les tables, avec ce qu’ils racontent. Pour les produits qui ont déjà leur propre article sur ce blog, je vais à l’essentiel et je vous renvoie au guide complet.
Les figues sèches
Leur robe brun-gris rappelle la bure des frères de saint François. Une figue bien moelleuse, de l’année, c’est la base de toute table digne de ce nom.
Les amandes
La teinte claire de l’amande évoque l’habit des carmes. À Aix, elle a une saveur particulière : c’est le cœur même du calisson.
Les noisettes ou les noix
Brun foncé, comme la robe des augustins. Selon les familles, on pose des noisettes, des noix… ou les deux, sans que personne ne s’en offusque.
Les raisins secs
Sombres comme le manteau noir des dominicains. Les grappes de raisins secs entières font toujours leur petit effet au centre de la table.
On les appelle les « mendiants » parce que leurs couleurs rappellent les robes des quatre ordres mendiants, qui vivaient de l’aumône. Ils comptent pour quatre desserts : c’est la base, celle qu’on dispose en premier, dans de petites coupelles ou en vrac sur un plat.

La pompo à l’òli, ou fougasse à l’huile d’olive, est la reine discrète de la table. C’est une galette briochée et plate, dorée, parfumée à l’huile d’olive et souvent à la fleur d’oranger, parfois relevée d’un zeste d’orange ou de quelques grains d’anis.
Elle évoque le pain partagé de la Cène, et c’est pour cela qu’elle ne voit jamais un couteau : on la rompt à la main, en morceaux irréguliers. La couper, disent les anciens, c’est risquer la ruine pour l’année. Je l’ai vu faire : à table, personne ne plaisante avec ça. Les gourmands la trempent dans le vin cuit.
Son goût dépend beaucoup de l’huile utilisée, d’où l’intérêt de choisir une huile de Provence de caractère si vous la faites vous-même. Pour comprendre les fruités et les variétés, lisez mon guide de dégustation de l'huile d'olive de Provence.
Ils vont toujours par deux. Le nougat blanc, tendre, au miel et aux blancs d’œufs, symbolise la pureté et le bien ; le nougat noir, caramélisé et croquant, figure les forces de l’ombre. Les poser côte à côte, c’est rappeler que l’année mêle les deux. Je n’en dis pas plus ici : tout est dans mon article sur le nougat de Provence.
Mandarines ou oranges, signe de richesse et de soleil en plein hiver ; poires d’hiver bien fermes ; raisin conservé depuis les vendanges, autrefois suspendu au grenier ; et le melon vert d’hiver, ce « verdau » qu’on garde au frais depuis la fin de l’été et qui surprend toujours les invités. Selon les années, on remplace le melon introuvable par une pomme ou par davantage d’agrumes.

Les dattes rappellent l’Orient, d’où viennent le Christ et les Rois mages. Dans certaines familles, on glisse un petit papier dans le noyau évidé, avec un vœu, ou l’on s’amuse à repérer le « O » gravé sur le noyau, censé rappeler la surprise de la Vierge. Choisissez-les charnues, encore en branche si possible : c’est plus joli sur la table.
La pâte de coing, ou « codonat », est la douceur de l’automne conservée pour l’hiver. Les fruits confits d’Apt, clémentines, poires, abricots, apportent la touche luxueuse de la table. Et à Aix, on y ajoute naturellement le calisson, amande et melon confit sous son glaçage royal. Son histoire mérite un article entier, que vous trouverez dans mon guide histoire et dégustation du calisson d'Aix.

C’est ici que chaque famille signe sa table. Les oreillettes, fines crêpes frites saupoudrées de sucre, croustillent sous la dent. Les navettes, biscuits en forme de barque parfumés à la fleur d’oranger, rappellent l’arrivée des saintes Maries par la mer. Les croquants aux amandes cassent les dents des imprudents, les bugnes rappellent le carnaval, et depuis quelques décennies le chocolat a fait son entrée, surtout pour les enfants. Si vous craquez pour cette option, mon guide des chocolatiers artisanaux d'Aix vous aidera à choisir.
| Dessert | Ce qu'il symbolise | Où le trouver à Aix |
|---|---|---|
| Figues, amandes, noix ou noisettes, raisins secs | Les quatre ordres mendiants et leur vœu de pauvreté | Étals de fruits secs de la place Richelme, épiceries fines |
| Pompe à l’huile | Le pain partagé : on la rompt, on ne la coupe pas | Boulangers du centre historique, sur commande avant le 24 |
| Nougat blanc | La pureté, le bien | Confiseurs du centre historique |
| Nougat noir | Les forces du mal, ou de l’ombre | Confiseurs, épiceries fines, chalets du cours Mirabeau |
| Dattes | L’Orient, d’où viennent le Christ et les Rois mages | Épiceries fines, étals de fruits secs |
| Mandarines ou oranges | La richesse, le soleil au cœur de l’hiver | Marché de la place Richelme |
| Poires d’hiver, raisin conservé | L’abondance des réserves de l’automne | Producteurs de la place Richelme |
| Melon vert d’hiver | L’été gardé jusqu’à Noël | Producteurs du marché, selon les années |
| Pâte de coing, fruits confits | La douceur du verger conservée | Confiseurs, épiceries fines |
| Calissons, navettes, oreillettes… | La touche locale de chaque famille | Confiseurs de calissons, biscuiteries, boulangers |

À Aix, la table de Noël a un accent bien à elle. D’abord parce que le calisson y est chez lui : là où d’autres villes hésitent, les familles aixoises le comptent presque toujours parmi leurs treize, souvent à la place d’une seconde pâte de fruits. Poser des calissons à Noël, ici, c’est un peu revendiquer sa ville.
Ensuite parce que l’amande fait office de fil rouge. On la retrouve dans les mendiants, dans le nougat, dans le calisson, dans les croquants : le pays d’Aix a longtemps été couvert d’amandiers, et cette mémoire du terroir se lit encore sur la nappe.
Enfin, il y a le miel. Le nougat blanc doit sa tendreté au miel, et un nougat fait avec un miel de lavande ou de garrigue de Provence n’a pas le même parfum qu’un nougat standard. Pour savoir ce que disent les étiquettes, je vous renvoie à mon guide du miel de Provence et du miel de lavande. Et pour l’ensemble des douceurs locales, mon panorama des spécialités culinaires d'Aix-en-Provence complète bien la lecture.

Pour les mendiants, les dattes et les fruits frais, rien ne vaut la place Richelme, ouverte tous les matins. Les producteurs y vendent mandarines, poires d’hiver, noix de l’année, et les marchands de fruits secs y proposent figues, amandes et raisins à la pesée. Pour savoir quel jour viser, mon guide du marché d'Aix-en-Provence et ma sélection des meilleurs marchés d'Aix vous feront gagner du temps.
En décembre, les chalets du marché de Noël s’installent sur le cours Mirabeau, avec nougats, pains d’épices et douceurs de fête, et la foire aux santons attire les familles. Une jolie balade, à combiner avec vos achats plutôt qu’à la place.
Les confiseurs du centre historique sont incontournables pour les calissons, nougats, pâtes de coing et fruits confits. Les boulangers préparent la pompe à l’huile pour les fêtes, souvent sur commande. Et les épiceries fines complètent avec dattes en branche, vin cuit et petites douceurs ; mon guide des épiceries fines d'Aix vous aidera à vous repérer.
Le piège classique, c’est de tout acheter le 24 au matin et de trouver les boulangeries dévalisées. Voici le rythme que je conseille.
Début décembre : ce qui se garde
Fruits secs, dattes, nougats, pâte de coing, fruits confits et vin cuit se conservent très bien. Profitez-en aussi pour semer le blé de la Sainte-Barbe le 4 décembre.
Mi-décembre : les commandes
Réservez votre pompe à l’huile chez votre boulanger et vos calissons si vous en voulez une belle quantité : les fournées des derniers jours partent vite.
Le 23 ou le 24 au matin : le frais
Mandarines, poires, raisin et pompe à l’huile se récupèrent au dernier moment, idéalement le 23 au marché de la place Richelme, plus calme que la veille de Noël.
Les quantités. Pour 6 à 8 personnes, une poignée de chaque mendiant par convive suffit largement, une pompe à l’huile, une barre de nougat blanc et une de noir, une barquette de dattes, un kilo de mandarines et quelques poires. Pensez que la table reste dressée trois jours : mieux vaut réassortir que tout sortir le premier soir.
Le budget. Il varie surtout selon la part de confiserie artisanale. Les fruits secs et frais pèsent peu ; les calissons, les fruits confits d’Apt et le nougat artisanal font grimper la note. Mon conseil : mettez le budget sur deux ou trois pièces d’exception et restez simple sur le reste.
La conservation. Gardez les nougats et calissons dans leur boîte, à l’abri de l’humidité ; couvrez la pompe d’un linge ; laissez les fruits frais au frais jusqu’au dernier moment.
La présentation. Trois nappes blanches, trois chandeliers, les coupelles de blé au centre, et les desserts dans de petits plats de faïence ou de bois. On dispose tout en même temps : c’est l’abondance qui fait l’effet.
L'accord. La tradition sert un vin cuit de Provence, doux et ambré, dans lequel on trempe la pompe. Pour aller plus loin sur les vins de la région, lisez mon guide complet de dégustation des vins de Provence.


Bonne nouvelle : la plupart des douceurs de la table calendale se goûtent toute l’année à Aix. Pendant une balade gourmande dans le centre historique d'Aix, on pousse la porte des confiseurs pour le calisson et la navette, on goûte le nougat, on compare les huiles d’olive et les produits du terroir auprès de ceux qui les font.
En hiver, c’est même le meilleur moment : les artisans ont du temps, et les vitrines se parent pour les fêtes. J’explique pourquoi dans mon article sur le food tour en Provence hors saison. Les visites sont aussi programmées pendant la période des fêtes, de quoi repartir avec quelques idées pour votre propre table.
Rejoignez une balade gourmande dans le centre d'Aix, aussi programmée pendant les fêtes.
Calissons, nougat, huile d’olive : retrouvez les saveurs des 13 desserts de provence au fil d’un parcours chez les artisans du vieil Aix.